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      Laïcité détournée : de la neutralité à l’effacement des traditions

      Par un jugement du 10 octobre 2025, le tribunal administratif de Bastia a annulé le refus du maire de Quasquara (commune de Corse-du-Sud, non loin d’Ajaccio) d’enlever une croix implantée sur le territoire de la commune. Cette affaire est la première du genre en Corse et a suscité une vive polémique, avec des manifestations, des pétitions et des soutiens politiques majoritairement en faveur du maintien de la croix, vue comme un symbole culturel et patrimonial.

      L’origine de cette affaire remonte à 2022, année au cours de laquelle la commune de Quasquara a implanté une imposante croix en bordure de route à l’entrée de la commune à proximité et en remplacement d’anciennes croix abimées et détruites par le temps. Une habitante de la commune, d’origine continentale, en a demandé l’enlèvement au maire qui l’a refusé par une décision du 10 février 2023. La résidente a alors saisi le juge administratif aux fins d’annuler cette décision et de procéder à l’enlèvement de la croix, aux motifs que la décision du maire était insuffisamment motivée et méconnaissait les dispositions de la loi du 9 décembre 1905, qui interdisent d’une part à la commune d’édifier un monument religieux sur une parcelle communale (art. 28) et d’autre part de financer l’édification d’un monument religieux avec les deniers publics (art. 2).

      Le tribunal administratif, sur le fondement des dispositions de la loi de 1905, accueille ces demandes. Après avoir rappelé le principe de laïcité qui s’impose aux personnes publiques, le tribunal en détaille l’application concrète, posée à l’article 28 de la loi : « il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires ainsi que des musées ou expositions ». Comme l’explique le tribunal, cette interdiction ne s’appliquant que pour l’avenir, « le législateur a préservé les signes et emblèmes religieux existants à la date de l’entrée en vigueur de la loi ainsi que la possibilité́ d’en assurer l’entretien, la restauration ou le remplacement ». Or, selon le juge, aucun des éléments du dossier apporté par la commune ne suffisait à établir que la croix implantée en 2022, sur un emplacement différent des deux calvaires identifiés sur le cadastre communal de 1880, aurait été édifiée en remplacement d’une ancienne croix.

      Cette décision exagérément pointilleuse -le juge aurait pu facilement décider du contraire- a suscité une vive polémique, entraînant la signature par plus de 40 000 personnes d’une pétition, mais également de nombreuses manifestations. À Quasquara, une banderole a été déployée au pied du monument : « Enlever la croix, c’est effacer la Corse », rapporte Le JDD. Face à l’ampleur de la polémique, le préfet de région, Éric Jaon, a décidé de rencontrer le maire de Quasquara, Paul-Antoine Bertolozzi, « dans un esprit de dialogue et de concorde » et propose notamment de déplacer la croix sur un terrain privé afin de contenter ceux qui avancent « que ces croix font partie du paysage, du patrimoine rural et de la transmission de nos traditions ». Et ne pas être en contradiction avec les lois de la République (La Provence). 

      Cette décision est critiquable à plusieurs points de vue. En Corse, près de 9 insulaires sur 10 se déclarent catholiques et cet attachement à la foi catholique fut encore récemment remarqué à l’occasion de la venue sur l’île du pape François, en décembre 2024. Les Corses voient la croix comme un symbole de leur patrimoine et de la transmission de leurs traditions ; en somme, de leur identité. Comme le relaye Le Figaro, plusieurs personnalités politiques se sont jointes à cette critique. En premier lieu, le mouvement autonomiste à la tête de la région, Femu a Corsica, dirigé par Gilles Simeoni, président de la collectivité de Corse : « Nous contestons cette décision, car elle touche à ce qui nous constitue au plus profond de nous-mêmes. La raison et la fidélité à notre histoire exigent que cette décision ne soit pas appliquée, relate le communiqué du groupe nationaliste. En Corse, le profane et le sacré se côtoient depuis des siècles et témoignent d’une histoire, d’une culture, d’un enracinement profond. Vouloir effacer cette réalité au nom d’une conception étroite de la laïcité reviendrait à nier une part essentielle de ce que nous sommes collectivement ». Nicolas Battini, le fondateur de Palatinu observe simplement : « ce n’est pas qu’une question religieuse, c’est notre culture. Nous avons été élevés dans ce monde-là et nous y tenons ». À l’inverse, la plaignante a tenté de se justifier indiquant que « la façon dont ont été perçues les choses est fausse. Je n’ai pas attaqué la croix ; contre laquelle je n’ai rien, j’ai seulement attaqué le manquement à la loi. Je ne souhaite pas que la croix soit supprimée, je demande seulement qu’on la déplace. Si cela avait concerné un fait musulman, j’aurais agi de la même façon ».

      Au-delà de la plaignante, qui a exercé un droit -nonobstant son opposition bien connue au maire- la position rigoriste des juges laisse perplexe. En effet, en se bornant à préciser qu’aucun élément du dossier ne permettait d’établir que la nouvelle croix a été édifiée en lieu et place d’une ancienne structure, les juges ont totalement ignoré les arguments du maire qui, bien qu’admettant que le nouvel emplacement n’est « pas exactement le même », précise que la croix « reprend le rôle du calvaire initial ». « Avant 1905, ce calvaire se trouvait déjà sur le domaine public », insiste-t-il, ajoutant que cette installation relève d’« un geste patrimonial plus que religieux », comme le rapporte Le JDD

      Le tribunal semble n’avoir apprécié qu’in abstracto la situation -appliquant littéralement la loi de 1905- alors même qu’une appréciation in concreto des faits, prenant en considération l’impossibilité technique de reconstruire la croix sur le lieu initial et le contexte (attachement des corses à leur identité et l’émoi -cause de troubles à l’ordre public- que l’application littérale des textes susciterait) aurait été la bienvenue. 

      Faute d’un tel raisonnement, cette décision ressemble davantage à un excès de laïcardisme, une négation sournoise des racines chrétiennes du pays et de l’attachement de son peuple à ces dernières, qu’à une position juridiquement équilibrée. 

      Ce raisonnement du tribunal trouve un écho d’autant plus retentissant qu’au même moment, à Montgenèvre dans les Hautes-Alpes, la mairie a fait enlever par hélicoptère (!) une croix érigée par des randonneurs en haut de la montagne, au nom du respect de la loi de 1905 et ce alors même qu’elle avait été érigée en remplacement d’un ancien calvaire en ruine. Pour un coût d’environ 5 000 €, la commune a affrété un hélicoptère pour retirer cette croix au seul motif qu’elle aurait été édifiée sans autorisation. En 2025, il semble plus nécessaire à certains d’utiliser l’argent du contribuable pour retirer des croix de montagne ou de village, symboles du patrimoine culturel français, que pour faire fonctionner les services publics. 

      La laïcité, valeur essentielle aux yeux des juges et des citoyens, serait-elle devenue une arme juridique contre la culture française et ses racines chrétiennes ?

      Sources:

      • https://bastia.tribunal-administratif.fr/decisions-de-justice/dernieres-decisions/application-des-principes-poses-par-la-loi-de-separation-des-eglises-et-de-l-etat ; 
      • https://www.lefigaro.fr/actualite-france/cela-touche-a-ce-qui-nous-constitue-au-plus-profond-de-nous-memes-en-corse-le-retrait-d-une-croix-dans-un-village-fait-polemique-20251014 ; 
      • https://www.corsematin.com/article/societe/13059059767558/laffaire-de-la-croix-de-quasquara-met-a-nu-les-questions-identitaires-qui-travaillent-la-societe-corse ; 
      • https://www.laprovence.com/article/faits-divers-justice/3003886146914314/cest-lhistoire-dune-croix-installee-sur-un-terrain-communal-qui-fait-enfler-la-polemique-en-corse ; 
      • https://www.lejdd.fr/Societe/corse-un-village-fait-front-pour-garder-sa-croix-chretienne-163123 ; 
      • https://www.lefigaro.fr/actualite-france/dans-les-hautes-alpes-une-croix-de-montagne-retiree-par-helicoptere-ravive-la-querelle-entre-laicite-et-patrimoine-20251016#:~:text=À%20Montgenèvre%2C%20une%20croix%20n,Église%20et%20de%20l’État.
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      André Bolkonsky

      Étudiant en droit, mon parcours universitaire et un suivi attentif de l’actualité politique m’ont permis de mesurer l’écart abyssal qui existe entre la réalité de la délinquance et le régime légal censé la sanctionner. Dans la perspective de sensibiliser nos lecteurs à cet écart, et dans l'objectif de mettre en lumière les failles du système, j’apporte ma contribution à l’Observatoire des décisions de Justice. En tant que futur avocat, mon souhait le plus cher est que le droit français concilie efficacement le maintien de l’ordre et de la sécurité avec la préservation des libertés individuelles, essentielles à chacun.

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